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ÉDITORIAL

SÉNÉGAL : EXPLOSION DE COLÈRE ET RAS-LE-BOL POPULAIRE !

Au début de ce mois de mars, le pouvoir de Macky Sall a été secoué par de nombreuses manifestations suite à l’arrestation d’Ousmane Sonkho, principale figure de l’opposition et leader du parti Les Patriotes du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité (PASTEF). Cet homme est accusé de viol mais il estime être victime d’un complot monté par le président Macky Sall pour le disqualifier de la course à l’élection présidentielle de 2024. Il se rendait au palais de justice le 3 mars dernier pour répondre à une convocation du juge. Plusieurs centaines de personnes ont participaient au cortège en guise de soutien pour l’accompagner au palais de justice. Le gouvernement s’est saisi de ce prétexte pour l’arrêter au motif de trouble à l’ordre public. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, la colère de la jeunesse longtemps retenue a explosé en pleine figure de Macky Sall.

La nouvelle de l’arrestation a fait le tour du pays en un clin d’œil par l’intermédiaire des réseaux sociaux. De nombreuses villes (Dakar, Thiès, Saint-Louis, Mbour, Ziguinchor, Bignona, Kédougou ainsi que d’autres) ont été le théâtre de manifestations et d’affrontements avec la police. La population et plus particulièrement les jeunes sont descendus massivement dans les rues pour protester contre l’arrestation.

La colère qui s’est exprimée dans les rues, notamment celle de la jeunesse issue des milieux populaires, a été d’une rare intensité. Les manifestations ont duré plusieurs jours malgré la répression musclée provoquant des morts, des blessés et des arrestations. Entre le 3 et le 8 mars, il y a eu 13 morts selon l’opposition (10 selon le pouvoir) et 590 blessés. Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées, dont des militants syndicalistes enseignants accusés d’avoir appelé à la grève, un chanteur de rap connu pour ses positions contre les abus du pouvoir, ainsi que des personnes accusées de s’être servies dans les magasins de la chaine Auchan. 21 grandes et moyennes surfaces appartenant à cette chaîne ont fait les frais de la colère populaire, elles ont été saccagées et pillées, 2 au moins ont été incendiées. Plusieurs dizaines de stations services appartenant à Total et à Shell ont aussi été saccagées, ainsi que des stations de péages routiers.

Des manifestants s’en sont pris aussi aux symboles de l’État en incendiant un tribunal et un bâtiment de la gendarmerie. Ils ont également incendié le domicile et un véhicule du ministre de l’Intérieur. Un autre ministre aurait aussi subi des dégâts matériels. Les locaux du quotidien Le Soleil et de la radio RFM, jugés proches du pouvoir, ont été attaqués. De nombreuses rues de Dakar étaient jonchées de débris et d’obstacles empêchant les véhicules d’y circuler, l’air y était irrespirable à cause des feux allumés par des manifestants et des gaz lacrymogènes lancés par les forces de l’ordre.

L’ampleur du mouvement et la détermination des jeunes d’en découdre avec les forces de l’ordre en ont surpris plus d’un, à commencer par Macky Sall. Au bout de cinq jours de manifestation, il a fait marche-arrière en libérant Sonkho désormais sous contrôle judiciaire. Lors de son allocution à la télévision le 8 mars, il s’est fait tout petit en déclarant qu’il « comprend la colère des jeunes » et qu’il veut les aider à s’en sortir. Il a décidé sur le champ d’alléger le couvre-feu et de mettre fin à l’état d’urgence sanitaire à compter du 19 mars. Aujourd’hui, il n’y a plus de couvre-feu, plus d’interdiction de rassemblements, plus de limitation du nombre de passagers dans les transports en commun, plus d’interdiction d’activité commerciale nocturne. Les gens peuvent respirer un peu et vaquer à leurs occupations sans être molestés par les forces de l’ordre.

Les partis d’opposition regroupés au sein d’une coalition intitulée M2D (Mouvement de Défense de la démocratie) ont accepté de faire une trêve tout en exigeant la libération des militants arbitrairement arrêtés, la fin des attaques contre l’opposition et l’ouverture d’une enquête sur les responsables des morts durant les manifestations. Ils exigent aussi que Macky Sall s’engage publiquement à ne pas briguer un 3ème mandat présidentiel.

Macky Sall rêve depuis plusieurs années de « réduire l’opposition à sa plus simple expression ». Il a emprisonné ou acheté ses principaux rivaux tels que Karim Wade, Khalifa Sall ou Idrissa Seck. Après la récente arrestation de Sonkho, il croyait probablement que le boulevard était grand ouvert devant lui pour modifier tranquillement la Constitution à l’exemple de Ouattara en Côte d’Ivoire ou d’Alpha Condé en Guinée et faire un mandat de plus. Mais l’irruption de la population et de la jeunesse dans la rue contrarie ses ambitions.

Cette colère populaire n’est pas seulement le signe du rejet de la politique de Macky Sall envers son opposition mais surtout du ras-le-bol de la majorité des jeunes et des moins jeunes qui s’enfoncent dans la misère et qui ne voient pas le bout du tunnel, du chômage qui frappe de plus en plus, de la vie chère et des bas salaires qui ne permettent pas de faire vivre une famille, des jeunes diplômés qui ne trouvent pas de débouchés, du couvre-feu qui empêche les petites gens de faire du petit commerce alimentaire après la tombée du jour, du harcèlement des autorités locales et centrales à l’encontre des petits vendeurs ambulants, des coupures d’électricité et de l’eau courante, etc.

Au pouvoir depuis 2012, Macky Sall a démontré qu’il est comme ses prédécesseurs, plus soucieux de l’enrichissement de son clan tout en servant les intérêts des capitalistes locaux et internationaux, notamment ceux des grands groupes français, que du bien-être de la grande majorité de la population. Mais ce n’est pas pour autant que les politiciens qui aspirent à prendre sa place au palais présidentiel méritent plus la confiance des travailleurs et des classes pauvres.

Pour ne pas être les éternels laissés-pour-compte de la société capitaliste, les travailleurs, les chômeurs et la jeunesse issue des milieux populaires ne peuvent compter que sur leurs mobilisations et leurs luttes collectives. Durant cette semaine de colère, les jeunes ont montré qu’ils ont la force de faire reculer le pouvoir. C’est aussi un signal envoyé aux autres politiciens en compétition pour le fauteuil présidentiel car aucun d’entre eux n’apportera de solutions à la misère et au chômage.


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