55ème congrès de Lutte ouvrière : défendre les idées révolutionnaires

03 janvier 2026

Ce congrès s’est tenu en région parisienne les 6 et 7 décembre 2025 et a été l’occasion de faire le bilan de la situation politique en France et dans le monde, marquée notamment par l’évolution guerrière. Les textes d’orientation ainsi que les discussions portant sur ces textes ont été publiés dans la revue Lutte de Classe n°252 de décembre 2025-janvier 2026 ainsi que sur le site internet de Lutte Ouvrière (lutte-ouvrière.org).

De nombreux groupes invités liés au courant de l’Union communiste internationaliste (UCI), ont pris la parole pour évoquer la situation et leur activité là où ils militent : Grande-Bretagne, Guadeloupe et Martinique, Côte d’Ivoire, États-Unis, Italie, Allemagne, Belgique, Turquie, île de La Réunion et Haïti. Interventions qu’on peut lire dans le même numéro de la revue Lutte de Classe. Nous reproduisons ci-dessous quelques extraits de sujets discutés ainsi que des extraits des interventions de nos camarades de l’UATCI (Côte d’Ivoire)  et de ceux de Spark qui militent aux États-Unis.

Un monde en marche vers la guerre

À l’échelle internationale, on continue de cheminer vers une nouvelle guerre mondiale, et la « colombe de la paix » qui s’est installée à la tête de la première puissance impérialiste contribue à accélérer le processus.

À Gaza, le cessez-le-feu apparaît en fait comme une nouvelle étape dans l’écrasement des Palestiniens. La paix de Trump est la paix des cimetières à Gaza et l’accélération de la colonisation en Cisjordanie, c’est-à-dire l’oppression généralisée des Palestiniens. Parler de cessez-le-feu est d’ailleurs abusif, car l’armée israélienne continue de commettre des tueries dans les deux territoires, mais aussi au Liban, qui est régulièrement bombardé.

En Ukraine, les États-Unis et la Russie sont en train de se partager le pays, mais la guerre continue de faire des dizaines sinon des centaines de morts chaque jour. Les populations ukrainienne et russe n’ont pas fini de payer cette guerre fratricide qui n’a profité qu’aux oligarques russes, aux oligarques ukrainiens et surtout aux puissances occidentales. Pendant que les combats faisaient rage dans le Donbass, des terres, des mines, des entreprises ukrainiennes étaient mises sous pavillons occidentaux, américains et européens.

Des affrontements sanglants se multiplient en Afrique, au Soudan, en République démocratique du Congo, au Sahel. Dans les Caraïbes, Trump mène une petite guerre navale prétendument contre les trafiquants, en fait pour intimider Maduro, qu’il veut démettre… de façon à mettre plus facilement la main sur le pétrole dont le Venezuela regorge.

Au-delà de ces guerres ouvertes, une guerre sourde et permanente se mène entre toutes les grandes puissances, la guerre économique. C’est la guerre pour les marchés, pour les terres rares, pour les minerais, pour le contrôle de l’espace, des fonds marins. Cette guerre oppose les États-Unis, l’Europe, la Chine, avant sans doute de mettre face à face les deux géants que sont les États- Unis et la Chine.

Contrairement à la propagande qui fait reposer toute la responsabilité de l’ambiance guerrière sur Poutine et Xi Jinping, nous pensons que Trump, Macron, Merz, Starmer, qui sont les piliers de l’ordre impérialiste, sont parmi les principaux fauteurs de guerre. En France, il n’y a pas encore la guerre, mais déjà une mise en condition guerrière. Une propagande intense se mène pour expliquer à la population qu’elle subit les menaces de la Russie et une déferlante chinoise […].

Nous rejetons cette propagande et dénonçons le retour du service militaire tout comme l’augmentation du budget militaire parce que ce sont autant de pas supplémentaires vers la guerre, qu’il ne faut pas accepter […] Pour s’opposer à l’évolution guerrière, il faut d’abord se tourner contre ses propres dirigeants et leur demander des comptes.

La bourgeoisie mène une guerre sociale

Ce que l’on subit aujourd’hui, et qui fait considérablement régresser les conditions de vie est une autre forme de guerre : c’est la guerre sociale, la guerre que le grand patronat et le gouvernement mènent contre les travailleurs.

Elle se mène au travers des licenciements, de l’écrasement des salaires, de l’aggravation des conditions d’exploitation. Elle se mène au travers du racket que constitue l’inflation, par le biais du budget qui se discute en ce moment et qui vise à faire porter l’essentiel du poids de la dette sur les travailleurs. Alors même que cette dette a été contractée en faveur du grand patronat et des plus riches…

Les résultats de cette guerre sociale se mesurent par la pauvreté et la précarité grandissantes, alors que les grandes fortunes n’ont jamais atteint de tels sommets et que le nombre de milliardaires a bondi, que les profits et le cours des actions ont explosé…

Tous les partis politiques, d’une façon ou d’une autre, masquent cette guerre sociale. Ils font tous diversion, par exemple en accusant la concurrence déloyale de la Chine. Le RN (Rassemblement National) et la droite rivalisent pour mettre tous les problèmes au compte des immigrés, voire des musulmans. C’est d’autant plus révoltant que les immigrés sont des travailleuses et des travailleurs sur lesquels reposent les tâches et les métiers les plus pénibles de la société. […]

Ces responsables politiques et tous ces grands partis n’ont jamais un mot pour dénoncer l’exploitation, la rapacité patronale et l’irresponsabilité des grands actionnaires qui sont capables de détruire les hommes et la nature pour leurs milliards. Ils ne peuvent en aucun cas représenter les intérêts des travailleurs. Quand on est ouvrier, on n’a aucune raison de faire confiance à ces gens-là, qui se chamaillent pour savoir qui gérera demain les affaires de la bourgeoisie, pour savoir qui aura l’honneur de reculer encore l’âge de la retraite ou, pire, d’envoyer la jeunesse à la guerre !  […]

La décomposition de la « Françafrique »

 La bourgeoisie impérialiste française avait réussi, dans un premier temps, à garder la haute main sur son ancien empire colonial. Cette forme de survie de la domination française que l’on a nommée la « Françafrique » a tout l’air de s’achever.

La rivalité entre groupements capitalistes est un des moteurs du partage du monde entre ces grands trusts et grandes puissances. Si certaines matières premières dominaient à l’époque de la montée du colonialisme – charbon, coton, arachide, fer –, bien d’autres s’y sont ajoutées depuis. Même le pétrole n’avait pas la même cote il y a un siècle et demi que de nos jours. […]

Le 26 février 1885, à la Conférence de Berlin, les richesses en uranium du sous-sol du Niger – dont la France commence à s’emparer en 1890 – n’avaient pas suscité de convoitises de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne ou des États-Unis. Il n’en est plus de même aujourd’hui.

La découverte de nouvelles matières premières, voire de nouveaux usages grâce à l’avancée des sciences et des techniques, relance la compétition entre impérialismes concurrents.

Le grand capital américain remet en cause depuis un certain temps déjà le partage de l’Afrique issu de la Conférence de Berlin et de la curée qui suivit. Le recul de l’impérialisme français, la perte progressive ou brutale de son ex-pré carré colonial sont des expressions de la détérioration du rapport des forces entre l’Europe et l’Amérique. Elle peut rendre plus virulente la compétition, lui donner une expression militaire et, par là même, devenir un facteur aggravant de la crise économique.

 USA : Rafles de migrants promues en spectacle

 (Extrait de l’intervention des camarades de Spark (États-Unis).

Chaque soir, la télévision montre des images choquantes de rafles de migrants à leur domicile ou sur leur lieu de travail. Vous avez peut-être vu ces escadrons d’hommes masqués en uniformes militaires à Los Angeles, sans insignes ni rien permettant de les identifier, dotés d’armes automatiques prêtes à tirer ou de bâtons pour regrouper leurs cibles ; et ces hommes armés descendant d’un hélicoptère militaire à Chicago, pénétrant dans un immeuble par le toit, arrachant les gens à leur sommeil et les forçant à attendre dans la rue – hommes, femmes, enfants, vieilles grands-mères en vêtements de nuit, menottés, alignés, pour être conduits en car on ne sait où. Ou encore la rafle organisée dans une usine Hyundai en Géorgie, où des centaines de techniciens sud-coréens ont été entassés en prison.

Beaucoup des personnes incarcérées se sont retrouvées dans des centres de détention à l’autre bout du pays, ce qui rendait le contact avec leurs proches ou leur avocat impossible. Certains ont été expulsés par avion vers le Soudan ou le Nicaragua, pays dont Trump annonça fièrement que les dirigeants mettaient des places de prison à disposition des États-Unis pour une poignée de dollars.

Ces actions sont horribles. Mais en plus, elles sont orchestrées comme une campagne télévisée destinée à terrifier celles et ceux qui ne sont pas raflés. Car il reste encore beaucoup de migrants aux États-Unis : celles et ceux qui travaillent dans l’agriculture en Californie ou dans d’autres États de l’ouest, dans de petites boutiques à Chicago et dans le Midwest, ou encore dans les usines des constructeurs automobiles asiatiques dans le sud. Malgré tout le battage autour de ces rafles, ils sont encore 14,8 millions, c’est-à-dire un peu plus que sous l’administration Biden, et quatre millions de plus qu’à l’époque d’Obama. Si Obama a organisé des expulsions à un rythme plus soutenu que Trump, celui-ci fait des expulsions un spectacle.

Les expulsions et le renforcement des contrôles aux frontières sont certes un marqueur des promesses de campagne et de la politique de Trump, mais il marche sur une ligne de crête : il propage des images de rafles pour complaire aux souhaits de sa base de se débarrasser des étrangers « qui prennent le travail des Américains »; mais l’économie ne peut fonctionner que grâce au travail de millions d’immigrants. […]

En théorie, l’armée n’est pas autorisée à agir à l’intérieur des frontières nationales […] La Garde nationale elle-même n’est pas censée pénétrer dans des zones civiles, à moins que le gouverneur d’un État ou le maire d’une ville le lui demande. En envoyant les agents de l’ICE (police de l’immigration américaine) dans les villes et en affirmant qu’elles sont submergées de criminels, Trump a confectionné une excuse bidon pour envoyer l’armée quand lui ou l’un de ses successeurs le décideront.  […]

Avec des variantes, Trump s’est successivement attaqué à différentes catégories : fonctionnaires fédéraux, enseignants du public, professeurs d’université, avocats, journalistes, travailleurs de la santé… Si la cible change, la méthode reste la même : des menaces tonitruantes suivies de quelques actions spectaculaires destinées à crédibiliser les menaces. […]

Situation en Côte d’Ivoire 

Extrait de l’intervention de l’Union africaine des travailleurs communistes internationalistes (UATCI, Côte d’Ivoire).

Instabilité sur la frontière nord et avancée des djihadistes

Plusieurs pays situés dans le voisinage de la Côte d’Ivoire sont traversés depuis quelques années, par une vague de coups d’État et l’arrivée au pouvoir de dirigeants hostiles à la présence française. Le Mali en fait partie, sa population est prise en tenaille entre la dictature des militaires et les attaques de bandes armées islamistes, fanatiques et obscurantistes, qui veulent imposer la charia. Depuis environ trois mois, ces bandes contrôlent les principales voies routières, et bloquent les camions-citernes transportant du carburant vers les grandes villes. Les répercussions de ce blocus sont importantes dans plusieurs secteurs de la vie économique et sociale. La population pauvre souffre, entre autres, de l’augmentation du coût du transport et des denrées.

Malgré le renfort des mercenaires de Wagner (remplacé par l’Africa Corps), ces bandes armées semblent étendre leur zone d’influence. Elles sont également présentes au Burkina Faso, au Niger et dans d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest.

La Côte d’Ivoire est pour le moment épargnée, mais pour combien de temps?… Même si les forces armées américaines et françaises sont présentes sur le sol ivoirien et veillent sur les intérêts de leurs grands capitalistes.

Pays agricole, la Côte d’Ivoire a toujours attiré des populations avoisinantes. Environ 5 à 6 millions de Maliens et de Burkinabés y habitent. Actuellement, il y a un nouvel afflux de personnes en détresse qui viennent se réfugier dans les villages frontaliers. Elles sont naturellement accueillies par les villageois qui font ce qu’ils peuvent avec leurs petits moyens. Il y a une réelle solidarité qui s’exprime.

Une relative prospérité économique au milieu d’un océan de misère

L’économie ivoirienne connaît une progression annuelle de 6 à 7 % depuis une quinzaine d’années. Son impact est visible à Abidjan au travers de ses constructions, ses travaux d’aménagement urbain et aussi son expansion : les champs de palmiers à huile cèdent la place à de nouvelles cités d’habitation.

Le président Ouattara se vante d’avoir un pays jeune, d’y avoir fait reculer le taux de mortalité, augmenter l’espérance de vie, et patati et patata. C’est de la désinformation, car si le pays est jeune, c’est surtout parce que les gens ne vivent pas vieux pour plusieurs raisons liées à la pauvreté et à l’incapacité de l’État de les soigner. […].

Les hôpitaux continuent d’être des mouroirs tout en étant hors de portée des populations pauvres. Il existe depuis quelques années une couverture maladie universelle (CMU), mais elle ne couvre pas grand-chose. Les malades vivent souvent avec leur mal et se soignent à l’indigénat, à l’aide de plantes, parfois de grigris proposés par des charlatans. Beaucoup de vieux travailleurs souffrent de graves handicaps et meurent à petit feu. Il suffirait pourtant souvent de bien peu de moyens pour les soigner.

Le district d’Abidjan concentre environ 6 millions d’habitants sur les 32 millions que compte le pays. La grande majorité de la population se démène dans une économie informelle. Les travailleurs dans les usines sont dans leur grande majorité des journaliers mal payés, avec un revenu incertain et irrégulier. Le secteur privé compte environ 3 millions de travailleurs. Les populations qui vivent de petits métiers, du petit commerce, que les autorités appellent « travailleurs indépendants », sont estimées à 8 millions.

La situation générale des travailleurs

Depuis la dévaluation de 50 % du franc CFA en 1994, la situation de la classe ouvrière se dégrade au fil des années. Les capitalistes font quasiment ce qu’ils veulent. Ils bénéficient du soutien sans faille d’un pouvoir qui écrase les plus pauvres. Ils se montrent d’autant plus durs et arrogants qu’il y a très peu de combativité au niveau des travailleurs. Les dirigeants des centrales syndicales qui ont pignon sur rue sont aux ordres du pouvoir, c’est un bien faible mot. Les travailleurs ne disposent d’aucune organisation digne de ce nom pour se défendre, ni syndicale, ni politique.

Quand il y a de l’emploi, de nombreux travailleurs font deux services de 8 heures à la file à cause des bas salaires. Même avec plusieurs années d’ancienneté, ils sont payés environ 7 euros la journée. Ce salaire ramené au mois représente aujourd’hui, disons, un sac de riz de 25 kg, un petit loyer et les frais pour se rendre au travail. Par exemple, dans une usine de cosmétique d’un millier de travailleurs dont une grande majorité est constituée de journaliers tournant en 3×8, ces travailleurs n’ont pas droit à un vestiaire et doivent être en tenue de travail avant d’entrer dans l’usine. Ils doivent se présenter bien avant l’heure devant l’entrée de l’usine, sans jamais être sûrs d’être pris, même s’ils ont un contrat.

Dans le secteur du bâtiment, la situation n’est guère meilleure, mais il y a du boulot car actuellement, il y a pas mal de gros chantiers.  De grosses entreprises, y compris des multinationales, sous-traitent avec d’autres entreprises employant plusieurs dizaines ou plusieurs centaines de travailleurs. Ils bossent souvent au-delà des huit heures sans que les heures supplémentaires soient payées. Le barème officiel des salaires est rarement respecté. Voilà pourquoi, généralement quand le chantier arrive vers sa fin, n’ayant rien à perdre, à la différence des ouvriers d’usine, ceux du bâtiment expriment leur colère et prennent contact avec le syndicat pour les aider à organiser leurs luttes et réclamer ce que le patron n’a pas payé. Généralement, ils finissent par obtenir une partie de leur dû. Le plus souvent, ceux qui sont au-devant de ces luttes se font assez vite renvoyer, mais comme le chantier est presque terminé, il est de toute façon déjà temps de partir à la recherche d’un nouveau chantier.

La question du logement

La question du logement des travailleurs est un problème énorme. Ceux qui n’ont pas les moyens – ils sont très nombreux – sont contraints de se débrouiller comme ils peuvent en construisant des abris de fortune dans des endroits insalubres. Ils continuent d’être chassés régulièrement par les autorités à l’aide de bulldozers et de policiers en armes.

Il y a parfois des réactions de protestation et aussi des bagarres violentes contre ces opérations dites de « déguerpissement ». Les petits vendeurs ambulants dans les marchés ou dans les rues sont aussi pourchassés.

Toute cette misère, cette brutalité et ces humiliations quotidiennes exploseront un jour ou l’autre à une échelle plus grande, comme on l’a vu récemment au Bengladesh, au Népal, au Maroc ou à Madagascar. Mais on sait par avance que sans l’existence d’une organisation prolétarienne révolutionnaire bien implantée dans la classe ouvrière et ayant une politique juste, ces explosions de colère seront inéluctablement déviées vers des impasses. […]