Accaparement des terres des petites gens au profit des promoteurs immobiliers et des capitalistes de l’agro-industrie

10 mars 2014

Mali

Dans les centres urbains comme dans les campagnes, on assiste depuis quelques années à une amplification des accaparements des terres des petites gens au profit des promoteurs immobiliers ou des grandes sociétés internationales de l’agro-business, avec la complicité des autorités maliennes.

Dans les quartiers populaires de Bamako, de nombreux habitants ont été délogés manu militari par la mairie sous prétexte que les maisons ou les baraquements construits sur ces terrains n’étaient pas légaux. Ces opérations sont appelées « déguerpissement » ou « assainissement ». Ces terrains sont convoités par des promoteurs immobiliers, parfois par des dignitaires du pouvoir qui y voient là une occasion de s’enrichir à bon compte sur le dos des plus démunis, d’autant plus qu’avec l’accroissement rapide de la population de la capitale, ces terrains prennent de plus en plus de valeur marchande.

Un petit paysan du village de Yélékébougou, situé à une trentaine de kilomètres au sud de Bamako raconte comment, du jour au lendemain, il a été exproprié en mai 2010 par l’Etat malien au profit d’une entreprise chinoise, la Covec, chargée de grands travaux dans la capitale : « Un jour, ils sont arrivés alors que j’étais en train de travailler dans mon champ. Ils m’ont dit que cet espace leur appartenait, qu’ils en avaient fait la demande auprès des autorités qui avaient accepté … Dès qu’elle est arrivée, la Covec a coupé tous les karités sur mon champ. Aujourd’hui, on n’y voit plus que des machines qui concassent des pierres … Ils m’avaient dit qu’ils me paieraient le prix de mes récoltes pendant une année mais ils ne l’ont pas fait … ».

Les terres arables qui bordent le fleuve Niger font aussi l’objet de convoitise de grands capitalistes. Des milliers d’hectares de terres qui ont un accès facile à l’eau, gérés par l’Office du Niger, une agence de l’Etat, ont été cédés à des entreprises privées pour être transformés entre autres, en plantation de canne à sucre destinée à la fabrication de l’éthanol devant servir de carburant. Des dizaines de familles paysannes ont été spoliées sans aucune compensation. Elles sont condamnées à devenir soit des ouvriers agricoles dans ces sociétés d’agro-business, soit à déménager vers des terres plus ingrates, loin du fleuve et des irrigations.

Plusieurs dizaines d’associations de victimes d’accaparement des terres se sont regroupées au sein d’une organisation plus vaste, l’UACDDD (Union des associations et des coordinations d’associations pour le développement et la défense des droits des démunis) pour défendre collectivement leurs droits. Au mois de septembre 2010, ces associations avaient tenté d’organiser une marche de protestation à Bamako. Elle fut suspendue au dernier moment suite à la promesse faite par le gouvernement de mettre fin à ces spoliations. Mais ce fut une promesse non tenue. Les spoliations ont continué de plus belle.

Face au mépris du gouvernement une nouvelle marche fut organisée dans la capitale, le 13 mars 2012. Elle avait regroupé entre 1 et 2 milliers de personnes. Les manifestants dénonçaient sur des pancartes « la corruption des services fonciers », « l’arrêt immédiat de l’accaparement des terres et des déguerpissements », « le respect des documents des propriétés coutumières « .

Le secrétaire général de l’Union des associations de victimes déclarait : «Nous avons constaté la dégradation sans cesse de la situation foncière au Mali, le nombre toujours croissant des déguerpis, le business d’une minorité sur le dos du peuple, l’accaparement des champs des paysans et le manque de volonté politique des autorités à résoudre les problèmes posés ».

Face à la colère grandissante, le gouvernement fit d’autres promesses non suivies d’effets. C’était sous le gouvernement de Toumani Touré. Lorsque celui-ci fut renversé par un coup d’Etat du capitaine Sanogo, le 22 mars 2012, les victimes avaient cru qu’avec l’arrivée du nouveau pouvoir (qui avait prétendu mettre fin à la corruption), elles allaient retrouver leurs terres confisquées. Mais une fois de plus ce fut la déception.

Le colonel Moussa Sinko Coulibaly (issu de la junte militaire) devenu ministre de l’Administration territoriale, a donné le ton en déclarant qu’ « il n’y a pas accaparement des terres au Mali », que « toutes les terres appartiennent à l’Etat » et qu’ « il n’ y a pas de corruption à ce niveau ». Il a justifié toutes ces spoliations en prétendant que ceux qui étaient installés (parfois depuis plusieurs générations) sur ces terres n’avaient aucun titre de propriété. Le nouveau pouvoir a donc continué à spolier les petits paysans et les petites gens installées dans les quartiers populaires en périphérie des grandes villes au profit des possédants et parfois au profit du nouveau clan des parvenus.

Que vont devenir ces petits paysans chassés de leur terre, ainsi que les petites gens « déguerpies » de leurs habitations dans les quartiers populaires? Le ministre chargé de ces questions s’est contenté de dire qu’il va procéder à l’informatisation des données concernant les titres de propriété foncière et qu’il va pouvoir calmer le mécontentement par des « explications, avec un peu de pédagogie ».

Mais les victimes des spoliations ne se contenteront certainement pas de « pédagogie ». Si leurs associations continuent de se mobiliser et trouvent l’appui et la solidarité agissante de la population pauvre des villes et des campagnes, les autorités publiques finiront par les craindre et parler avec moins d’arrogance.