état d’urgence et renforcement de la répression

13 décembre 2016

ÉTHIOPIE

Depuis que le gouvernement éthiopien a décrété l’état d’urgence, le 9 octobre pour six mois, il a procédé à l’arrestation de plus de 11.500 personnes selon le chiffre officiel. Le nombre réel est certainement plus important. Les personnes sont inculpées d’incitation à la violence, de soutien à des groupes terroristes, de possession illégale d’armes et même de mouvements de grèves interdits sous l’état d’urgence. Les journalistes n’ont pas été épargnés, nombre d’entre eux ont été emprisonnés parce qu’ils n’ont pas le droit d’exercer leur métier librement.

La répression frappe surtout les habitants des régions Oromo, Amhara et Gambella, là où la contestation anti-gouvernementale est la plus forte car depuis plusieurs années les autorités ont vendu des terres aux capitalistes locaux et étrangers en chassant les paysans qui y vivaient. Les autorités leur avaient promis des embauches pour qu’ils deviennent des travailleurs agricoles dans des plantations industrielles. Elles avaient aussi promis des logements à ces paysans mais ceux-ci ont bien vu que ce n’était conforme pas à leur attente ; cela n’a fait qu’augmenter leur colère.

L’Éthiopie compte environ 90 millions d’habitants dont plus de 85% vit de l’agriculture. L’histoire du pays durant ces cinquante dernières années est dominée par les questions relatives à la paysannerie. Déjà du temps du roi Hailé Sélassié, la paysannerie avait une situation désastreuse. De manière générale, tout le long de son règne, les paysans étaient triplement exploités. La terre agricole appartenait à la monarchie, une partie était donnée à l’église, une autre au seigneur de la région. Le paysan était obligé de donner une fraction de sa récolte au représentant local du roi, une au gouverneur du coin et une troisième aux représentants de l’Église. En général il n’avait pas de réserve mais juste de quoi ne pas mourir de faim. De ce fait, il ne pouvait pas affronter les dégâts causés par la moindre intempérie. C’est ainsi que la sécheresse des années 1980 fit un million de morts sur huit millions de personnes touchées. Cela précipita, entre autres, la chute du roi. Le régime qui lui succéda, réalisa une réforme agraire bouleversant le monde paysan. Il décréta que la terre n’appartiendrait plus à la monarchie, ni à l’Église mais à l’État et que ceux qui la travailleraient pourraient en disposer. Ainsi, des associations de paysans attribuèrent à ceux qui le demandaient le droit d’usage sur les terres dans la limite de 10 hectares par foyer.

Depuis vingt-cinq ans, y compris sous le nouveau régime de Meles Zénaoui, la terre appartient toujours à l’État et ne peut être ni vendue ni échangée et les paysans ont droit de la cultiver gratuitement. Mais la nouveauté, c’est que l’État peut les exproprier contre une compensation égale à la valeur du bien. C’est ainsi que pour les besoins d’infrastructures nouvelles (routes, lignes de tramway, etc.), pour la construction d’immeubles modernes, le gouvernement a procédé à la confiscation des terres des occupants locaux en échange d’une certaine somme d’argent, tout juste suffisante pour se faire construire un petit logement loin du centre-ville. Pour la petite bourgeoisie, l’État a construit des immeubles un peu semblables aux HLM qu’on peut voir autour d’une ville comme Paris. Ceux qui ont quelques moyens peuvent s’acheter un appartement avec des facilités de payement.

Dans la campagne, la situation a complètement changé surtout dans les régions très fertiles, là où il y a beaucoup d’agriculteurs et d’éleveurs. Le gouvernement a fait des propositions alléchantes aux paysans pour s’accaparer de très grandes surfaces de terres afin de les louer à des capitalistes étrangers. Les paysans se sont rendu compte qu’ils se sont fait berner, mais les promoteurs agricoles se sont bien installés sous la protection de la police et de l’armée pour pratiquer l’agriculture industrielle.

Les chiffres donnés par les organismes internationaux sont édifiants. Selon une étude datée de 2013, pour ne citer que quelques exemples, l’Inde a loué une surface de 1.221.000 hectares, l’Allemagne 206.000 hectares, Israël 168.000 hectares, l’Arabie Saoudite 140.000 hectares et les États-Unis 121.000 hectares. Toutes ces surfaces sont destinées à diverses cultures : agro-carburant, céréales, canne à sucre, fleurs, thé, etc.

La plupart des paysans ont été chassés par la police et l’armée. Des centaines de milliers ont été ainsi contraints d’émigrer vers des régions peu fertiles, ou sont venus gonfler les villes des régions Oromo, Amhara et Gambella.

Le mécontentement s’est accentué depuis un an à cause d’un sentiment d’oppression ethnique ressenti par une partie de la population. Le gouvernement est tenu par des dirigeants issus de l’ethnie minoritaire des Tigréens (6% de la population totale) alors que les Oromos et Amharas en constituent 60%). La répression violente de la contestation qui a fait plusieurs centaines de morts a envenimé la situation. L’état d’urgence a été un prétexte pour inculper des dizaines de milliers de personnes et maintenir toute la population sous une dictature plus féroce.

Le mécontentement est loin de s’arrêter, les manifestations continuent dans les villes Oromo et Amhara où il y a un commencement de résistance armée éparpillée. Pour l’instant, ces mouvements se font entendre surtout en Europe et aux États-Unis. Ils prétendent avoir l’ambition de créer une organisation représentant l’ensemble de la population du pays. Au vu de leurs déclarations, ils veulent instaurer un État démocratique bourgeois. Dans cette situation on ne parle pas du tout des travailleurs. Ceux-là ont tout intérêt à construire leur propre organisation, au delà des différences ethniques et religieuses, pour promouvoir leurs propres intérêts.