Ma vie de travailleur, comme celle de tant d’autres
(Témoignage). « J’ai travaillé chez Solibra (Société de Limonaderies et Boissons Rafraichissantes d’Afrique) depuis presque un an comme journalier, quand j’ai décidé de quitter cette entreprise parce que le salaire ne suffisait pas malgré les heures supplémentaires que j’effectuais à chaque fois qu’on m’en donnait l’occasion. Pourtant, il m’est arrivé bien souvent d’exécuter deux services de huit heures d’affilée, de me reposer huit heures, avant de reprendre de nouveau mon travail.
Il m’était devenu impossible de vivre avec 2 enfants à charge, malgré un petit loyer de 35.000 Fr dans la périphérie marécageuse d’Adjahui, qui est lui-même un gros bidonville derrière l’eau, jouxtant l’aéroport d’Abidjan.
J’ai trouvé un autre emploi dans la zone industrielle de Yopougon, avec la promesse d’un meilleur revenu et peut-être un CDI à l’horizon. Le patron m’a promis un travail quasiment 30 jours sur 30 et même des heures supplémentaires à chaque fois que des camions à charger afflueraient, surtout la nuit.
Du coup, j’ai décidé de rester à l’usine du lundi au samedi sans rentrer chez moi. Je me suis débrouillé pour me laver et manger à proximité. J’ai passé mes nuits pour ainsi dire dans la cour de l’usine où je me suis étalé dans un coin. Ainsi, les chefs ont fait appel à moi, même à deux heures du matin. Les heures supplémentaires ainsi effectuées m’ont été payées directement en espèces.
Ma santé n’a pas tardé à décliner, à cause de la fatigue, des mauvaises nuits passées dehors, agressé par des nuées de moustiques, l’usine étant située non loin de la bordure de la forêt du Banco. Un jour, en voulant travailler vite et dans l’efficacité, j’ai abimé une machine dont la réparation a coûté environ 270.000 Fr selon le chef. J’ai été aussitôt renvoyé. Je lui ai demandé pardon et proposé qu’il me coupe cet argent dans ma paie petit à petit. Rien n’y a fait. En trois semaines de ce régime, j’étais complètement épuisé et j’ai beaucoup dépéri.
Étant un bon ouvrier, j’ai été aussitôt repris à Solibra, mon ancien employeur chez qui je travaillai par l’intermédiaire d’une boite de placement. Sauf qu’au bout seulement d’un jour de travail, j’ai fait une crise de palu. J’ai été hospitalisé durant une semaine dans un centre de soins. Comme je devais des arriérés de loyer à mon logeur, celui-ci m’a contraint de libérer son logement. Du coup, j’ai été obligé d’envoyer ma compagne et mes deux enfants au village.
À mon retour de maladie, Solibra en a profité pour me jeter dehors et mettre mon compteur à zéro. En effet, quand tu approches un an de service, Solibra te met obligatoirement à la porte pour ne pas être contraint de t’embaucher et se mettre en porte-à-faux avec la loi. Au bout d’un certain temps, il finit par te rappeler s’il estime que tu es efficace dans ton travail et ne présente aucun danger pour la bonne marche de ses affaires. Dans ce cas, tu peux avoir la chance de repartir pour un an.
Mes deux enfants ne sont pas encore sevrés mais que puis-je faire ? Il m’est impossible de leur acheter de la nourriture pour bébé. Leur maman est donc obligée de se débrouiller comme elle peut avec la nourriture du village.
Quand je pense que j’étais apprenti dans un atelier dès l’âge de 12 ans et ensuite ouvrier dans une usine à 18 ans, me voilà aujourd’hui, alors que mes cheveux commencent à blanchir, à vivre toujours dans la précarité ».
Les deux entreprises pour lesquelles cet ouvrier a travaillé appartiennent à des multinationales : Solibra appartient à la famille Castel, une des plus grandes fortunes de France. Quant à l’usine située dans le prolongement de la zone industrielle de Yopougon, elle appartient à une multinationale indienne.
Voilà comment les capitalistes s’enrichissent sur la peau des travailleurs. Le cas de cet ouvrier n’est qu’un cas parmi des milliers d’autres : c’est la vie de la très grande majorité des travailleurs en Côte d’Ivoire et dans bien d’autres pays de part le monde. Leur situation ne changera pas sans une lutte acharnée contre le système capitaliste qui est responsable de la misère et de la dégradation de leurs conditions d’existence.
