Abidjan, les quartiers pauvres sous les bulldozers

13 juin 2026

(Témoignage). «Vridi-Canal est un quartier de Port-Bouët. La majorité des habitants sont des ouvriers, des pêcheurs, vivant à proximité des zones industrielles, leur nombre est estimé à plusieurs milliers. Depuis plusieurs  jours, les  rumeurs  annonçaient un possible déguerpissement de ce quartier. Mais pour les habitants, rien ne pouvait laisser penser qu’une opération d’une telle ampleur allait être menée aussi brutalement, sans permettre aux familles de s’organiser.

Je reçois un appel d’un ami aux alentours de 16h. Arrivé sur place pour tenter de sauver quelques biens, je découvre une scène de chaos et de désolation. Les premières démolitions avaient déjà commencé. Le marché a été l’un des premiers secteurs touchés. De nombreuses boutiques remplies de marchandises ont été détruites avant même que leurs propriétaires puissent évacuer leurs biens. Pour ces commerçants déjà confrontés à des difficultés économiques, les pertes sont immenses. Les démolitions se sont poursuivies tard dans la nuit. Des milliers de familles se sont retrouvées sans logement, sans ressources et sans solution immédiate.

Les pleurs, les cris et la panique dominaient les lieux, chacun essayait de sauver ce qu’il pouvait emporter. Certains ont réussi à récupérer quelques effets, tandis que d’autres ont tout perdu en quelques minutes. Aucune indemnisation n’a été versée et aucune solution de relogement n’a été proposée aux familles.

En  moins  d’une semaine, ce sont plusieurs quartiers populaires qui ont été déguerpis. De Koumassi campement, en passant par Gobelé, Zimbabwé, L’eau sacré, Tovito et le phare de Port-Bouët, plus de cent mille personnes ont perdu leurs logements, pendant que d’autres sont encore sous la menace d’un déguerpissement. Partout les habitants décrivent les mêmes scènes, l’arrivée soudaine de bulldozers, la panique, les familles qui tentent de sauver quelques meubles et effets personnels. Leur situation est d’autant plus difficile qu’actuellement nous sommes en pleine saison de pluie et cela coïncide aussi avec les épreuves du baccalauréat. Dans ces quartiers vivent de nombreux élèves qui préparent l’un des examens les plus importants de leur parcours scolaire. Comment trouver la concentration nécessaire après plusieurs jours passés à chercher un refuge ou à aider sa famille à se réinstaller ?

Dans tous les quartiers, les habitants touchés sont majoritairement des ouvriers, des petits commerçants, artisans, transporteurs et travailleurs du secteur informel. Beaucoup ont construit leur existence autour de ces quartiers qui leur permettaient de vivre près de leurs activités.

Ce qui s’est passé nous montre le vrai visage du capitalisme. C’est un système où l’argent est plus important que la vie humaine. Quand les villes ont besoin de travailleurs pour construire les maisons des riches, le système est content. Mais quand la terre prend de la valeur, les pauvres deviennent vilains à voir, alors on les chasse ».